« Yoga », la grande respiration d’Emmanuel Carrère

Yoga Emmanuel Carrere POL

Lors d’une rentrée littéraire, il y a des auteurs plus attendus que d’autres. Emmanuel Carrère fait désormais partie de ce club très privé. Mais lors d’une rentrée littéraire, il y a aussi des livres plus forts que d’autres. Combiner les deux semble relever du miracle, ou, en tous cas, du fait rare. Par chance (ou peut-être pas), c’est ce qui semble se passer avec Yoga. Dans ce livre, à mi-chemin entre l’autobiographie et le manuel pour être au monde, Emmanuel Carrère brosse un portrait du yoga comme celui d’une discipline importante, mais aussi éclairante sur bon nombre de points. Car c’est bien ça l’atout majeur de ce livre : il parle de tout, avec une fluidité et une unicité qui confine au particulier. En réalité, rares sont les livres qui nous happent, qui saisissent notre attention, la conservent, la secouent un peu parfois, et la relâchent dans la nature après presque 400 pages. Dans Yoga, il est naturellement question de yoga, mais très vite, les troubles dépressifs de l’auteur prennent le pas, les anecdotes qui n’en sont pas deviennent des sujets. Tout ceci est mené avec une honnêteté dans la plume qui rend chaque fait vérace et limpide à nos yeux. Emmanuel Carrère y déploie un portrait de lui pas toujours positif, ou devrait-on dire, plutôt négatif, mais terriblement attachant ; comme un personnage de roman. Yoga est un livre où le « je » est partout, mais où il est impossible de se dire « quel narcissisme », sans comprendre pourquoi car au fond, tous les ingrédients du livre autocentré pourraient être réunis. Mais si la sauce prend, si Yoga est évidemment tout sauf ça, c’est probablement grâce à l’ingrédient magique, dont seul Carrère a ici le secret : le talent et, finalement, la fureur de vivre.

Yoga, Emmanuel Carrère, P.O.L, août 2020, 400 pages

« Rosa dolorosa », une quête d’amour et de sens

Rosa Dolorosa Martiniere Dorka Fenech

Dix ans. Il a fallu dix ans à Caroline Dorka-Fenech pour écrire cette quête romanesque. Dix ans, pour un livre qui se lit d’une traite tant il nous prend au corps. Le suspense chevillé aux doigts, on tourne les pages comme s’il s’agissait de tout savoir, tout comprendre du meurtre de cet enfant, dont Lino, le fils vingtenaire de Rosa, est accusé. Tous les deux ont pour projet d’avoir, non, d’ouvrir un hôtel dans la Cité des Anges. Ce duo, non, ce quasi couple représente à lui seul ce que le roman tente de nous montrer : la puissance des sentiments. Car lorsque un enfant que Lino connaît bien est retrouvé mort sur la plage, lorsque Lino est accusé, lorsque Lino est emprisonné, lorsque Rosa a honte, c’est bien d’une « mère douleur » dont il est question. Mais d’une mère quand même. Chaque parcelle de leur relation est empreinte de cet amour maternel, qui tentera jusqu’au bout de sauver la réalité. Mais on le sait tou(te)s, la réalité est implacable, et il est bon de se demander jusqu’où l’innocence est légitime lorsqu’on a un fils que tout le monde pense coupable. La fin est celle à laquelle on s’attend, mais qui nous surprend malgré tout, et quand même. Car aimer son fils, c’est aussi savoir s’aimer soi-même. Décidément, le titre de ce premier roman n’aura jamais été aussi bien trouvé, Rosa est vraiment une mater dolorosa, envers et contre tous.

Rosa dolorosa, Caroline Dorka-Fenech, La Martinière, août 2020, 288 pages

« Ida n’existe pas », Adeline Fleury à fleur de mer

Adeline Fleury Ida N'Existe Pas

En 2013, un pêcheur de Berck-sur-mer découvre le cadavre d’une enfant de 15 mois abandonné par sa mère sur la plage, alors que la marée montait. C’est à partir cette histoire sordide et non moins énigmatique qu’Adeline Fleury dresse le portrait d’une mère en pleine crise identitaire. Mais plus qu’un portrait, plus qu’un roman de soi, Ida n’existe pas tire le fil d’une charge de réflexions, entre haine, amour, et désarroi pour l’enfant que l’on a soi-même mis au monde. En partant de la vie de cette mère métisse, marquée par les traditions congolaises et les rites internes, l’autrice pose la question la plus universelle qui soit, à laquelle personne n’aura jamais de réponse : à quoi bon vivre ? À quoi bon vivre, notamment lorsqu’on est une femme. À quoi bon avoir mis au monde Ida, qu’elle aime autant qu’elle déteste. Cette femme maltraitée, qui a connu l’avortement, la fausse couche, est enfin parvenue à devenir une mère, mais est-ce que l’accouchement fait véritablement de nous une mère ? Écrasée par les traditions familiales, cernées par un rapport au corps complexe et sans commisérations, exclue par une partie de sa propre famille, cette mère se définit moins par sa fille que par sa solitude. Et si on ne saura jamais la raison pour laquelle Ida n’existe pas, ce court roman, rêche et sensuel, a le sens des réalités chevillé au corps, et nous enferme le temps d’une inspiration dans un dédale de questions qu’il est toujours bon de se poser, une fois dans sa vie.

Ida n’existe pas, Adeline Fleury, François Bourin Éditions, août 2020, 160 pages

« Cinq dans tes yeux » d’Hadrien Bels : se retrouver à Marseille

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Un premier roman, c’est savoir trancher. C’est savoir parler de ce qui porte, de ce qui trahit, de ce qui tire vers de nouveaux horizons. Cinq dans tes yeux nous tire vers la cité phocéenne, mais pas n’importe laquelle. Ici, Hadrien Bels nous plonge dans le panier des années 1990 grâce à « Stress » (un surnom, naturellement), qui, avec son groupe d’amis, ne se reconnaît plus dans le Marseille d’aujourd’hui. Désormais, la gentrification se mélange à l’acidité d’une ville en perpétuelle ébullition, et ça, Stress, ça ne lui convient pas. Plus questions d’authenticité, de mélange et de promesses brutes. Les rêves d’enfance s’étiolent peu à peu, lacérés par les touristes et les bobos. Et c’est avec cette langue marseillaise, décomplexée et pleine de savoir-faire local, que l’auteur nous présente sa génération, où l’on gravite simplement, même sans la connaître.

En attendant, Sress, lui, rêve de tourner un film sur le quartier qu’il a connu pendant son enfance. Le Panier est aussi là où a grandit Hadrien Bels, et que l’on connaisse ou non la Porte de l’Orient, on arrive à saisir de l’intérieur les sensations, la mise à mal des souvenirs, et l’authenticité rongée par les photos et les boutiques pour ceux que Stress appelle les « Venants ». Si l’essence d’une société est de savoir évoluer, si l’important n’est pas les choses mais la vision que l’on peut en avoir, Cinq dans tes yeux nous montre aussi qu’une ville est un reflet de nous, et que se reconnaître dans celle qui est la sienne est une chose capitale dans une existence aux contours si bien tracés. Et ça, depuis toujours.

Cinq dans tes yeux, Hadrien Bels, L’Iconoclaste, août 2020, 256 pages

Éric Reinhardt, le pouvoir des « Comédies Françaises »

Comedies Francaises Eric Reinhardt

En 2013, Éric Reinhardt tombe sur un article de presse, observant que l’ingénieur français Louis Pouzin s’apprête à être décoré par la reine d’Angleterre. La raison ? Avoir été l’un des « pères d’internet ». Le problème ? Éric Reinhardt – et, disons-le franchement, la plupart d’entre nous – pensait que la joie de surfer était l’apanage des Américains : Comédies Françaises est né. Car oui, pendant près de 500 pages, ce roman nous laisse entrevoir les coulisses de la création d’internet au milieu des années 1970, à travers celle du datagramme.

Le datagramme, c’est l’idée clé, le concept fondamental de Louis Pouzin, qui permet de transmettre les données électroniques par paquets. En somme, le principe capital d’internet ! Mais à l’époque tout ne se passe pas comme prévu. Le patron de la CGE, Ambroise Roux, réussit à influencer le Président Valéry Giscard d’Estaing, et prive la France de l’invention du siècle en lui préférant le Minitel. Un jeu d’influence, mais aussi un coup manqué pas pour tout le monde.

C’est autour de cette histoire fascinante et non moins étonnante que Dimitri Marguerite, le personnage principal de Comédies Françaises évolue. Et ici, il n’est pas uniquement question d’internet, non. On suit également ce jeune homme de 27 ans, journaliste à l’AFP, et héros rohmérien à certains égards, dans ces quêtes amoureuses et professionnelles. Sans cesse confronté à une mécanique de la déception, son sens biaisé des réalités se fonde sur ces moments où tout bascule, et où un chemin se transforme en nouveau sentier. Un joli pied de nez à l’histoire d’internet, moment où la France a bien failli faire basculer son destin. Mais Dimitri s’en fiche, Dimitri est et restera cet éternel idéaliste aux valeurs de gauche, qui aime le théâtre, les filles non épilées, et les hommes, parfois, peut-être. Idéaliste, mais pourtant, dans Comédies Françaises, il sera bel et bien question de lobbying, que l’auteur fustige sans sourciller, montrant également que les rigueurs de l’époque sont souvent bien plus puissantes qu’il n’y paraît. Entre les jeux de pouvoirs et les choses si sacrées de la vie si courante, Comédies Françaises est un portrait croisé, celui d’un héros pour qui les réseaux sociaux n’ont plus de secret, et celui d’un homme qui a bien failli en être la source. Et si Dimitri aime le théâtre, ces comédies françaises ne sont pas forcément celles auxquelles ont aurait pu s’attendre. Bienvenue dans le système Reinhardt !

Comédies Françaises, Éric Reinhardt, Gallimard, août 2020, 480 pages

« Au coeur d’un été tout en or », les éblouissantes articulations d’Anne Serre

Anne Serre Goncourt Nouvelles

Écrire sur soi sans parler de soi, Anne Serre sait définitivement comment faire corps avec les mots. Fraîcheur récompensée par le prix Goncourt de la nouvelle, l’écrivaine a donné l’eau à la bouche à tous les amateur.ices avec son dernier recueil, Au cœur d’un été tout en or, paru au Mercure de France. Trente-trois déclinaisons de soi, qui sont naturellement venues converger avec une certaine période de la vie de l’écrivaine, sans, dit-elle, être autofictives, autobiographique, autoquelque chose. Car oui, Anne Serre, l’autofiction, ça la barbe, ça ne veut rien dire de nous. Et ici son modèle d’autoportrait prend tout son sens, puisqu’on parle de tout le monde sauf de soi. Pourtant, d’apparence rhapsodique, ce recueil est ordonné par une ligne conductrice : une citation de Fernando Pessoa, placée en exergue du livre : “Chacun de nous est plusieurs à soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-mêmes”. Un bien beau programme, qui n’est pas sans nous faire penser à l’identité narrative de Ricoeur, qu’Anne Serre semble modeler à merveille.  

Ce recueil en or est  dans une bibliothèque, un beau jour où l’écrivaine a entrepris de noter chaque première phrase de chaque livre contenu dans sa bibliothèque. Une marotte d’écrivaine, peut-être, sans doute. De cette manière, la plupart de ces nouvelles commencent par une phrase célèbre, entre James Joyce et Rainer Maria Rilke, Marie NDiaye et Lewis Carroll. Du beau monde, qui a donné envie à la modeleuse de mots d’en extraire la suite. Et la voici donc avec une cinquantaine de petits textes – peut-on vraiment appeler ça des nouvelles – dont une trentaine ont passé l’épreuve du feu de la publication. Car, son univers à Anne Serre, est un petit jardin où fleurissent des textes, parfois inclassables, habités, subversifs. Les qualificatifs ne manquent pas, mais aucun ne se prête vraiment à ce recueil, qui reflète la vie de tout le monde sans vraiment y coller, qui prend à bas le corps le « je” pour le distordre et le remettre en place,tantôt masculin, tantôt féminin. Mettre de la fiction même là où il n’y en n’a pas, même là où elle n’a pas sa place, c’est peut-être ça, la force d’un écrivain, où qu’il se trouve dans le monde. Et il y a de la malice, chez Anne Serre, mais aussi cette langue qui nous coule entre les doigts, qui semble échapper à tout ce qui nielle la littérature contemporaine. Tout ça, oui tout ça nielle une œuvre traduite outre-Atlantique, même si on aurait bien envie de la garder pour nous. Car Anne Serre, c’est 33 fois oui, c’est 33 fois nous.  

Au coeur d’un été tout en or, Anne Serre, Mercure de France, mai 2020, 144 pages

 

 

« Mon père, ma mère, mes tremblements de terre », la transidentité effritée

Julien Dufresne Lamy Tremblements Terre

On a tous eu à apprendre avec soi. À apprivoiser chaque parcelle, chaque palanquée de mauvais sentiments nichée dans un recoin inconnu. Mais lorsqu’on se connaît déjà, que faire lorsque les mauvais sentiments se transforment en rejet de soi. Apprivoiser, le personnage principal de Mon père, ma mère, mes tremblements de terre sait faire. Il a apprivoisé sa première perruque, le maquillage, la rue, le lycée et le son des autres. Un écosystème installé devenu fébrile, en proie à toutes sortes de remaniements. Les talons comme un étendard, le premier coup de mascara, et puis le prénom. La transition, le changement de sexe, qu’on l’appelle. Alors comme on est mal informé.e, on découvre des sentiments, des moments de vie dont Julien Dufresne-Lamy semble être proches, on ne sait comment on ne sait pourquoi. Ce moment où, lors que la transition, au téléphone, on ne sait plus qui l’on est. Ce moment du « passing », lorsqu’on apparaît comme une femme aux yeux des gens. Et au milieu, Charlie, à l’orée de sa crise d’adolescent, qui assiste sans prise à la transformation de son père, au flottement de ses séismes intérieurs. « Et elle fait quoi (dans la vie), ton père ? », qu’on lui disait au lycée.

La transition, quel mot plus fort pour décrire ce qui se joue et ne se joue pas dans la tête. Changer sans se changer, quatre heures au bloc opératoire, où tout se transforme sans rien faire bouger autour. Une science exacte, perfide au fond, qui permettent enfin de se valider, de se reconnaître. Ne plus être en guerre main dans la main avec soi-même. Et ça n’est pas qu’une histoire d’hormones. Prendre vie quarante ans trop tard, mais prendre vie quand même, voilà tout ce que nous raconte ce livre. En creux, ça n’est évidemment pas qu’une histoire de transidentité, de jugements et de peur, non. le livre met en avant cette question, davantage une réflexion : pourquoi ne pas tout réinventer, à commencer par la langue ? Pourquoi subir la manière dont les pronoms nous désignent ? Si la langue est vouée à une chose, c’est bien à l’évolution, et si elle donne un bel aperçu de ce qu’est une société, autant que ce dernier lui soit fidèle. Mon père, ma mère, mes tremblements de terre est un hymen à la fiction comme meilleur remède à l’imagination et aux idées tronquées. Comme une porte ouverte dans la vie des autres, qu’ils existent ou qu’ils vivent en nous, seulement.

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre, Julien Dufresne-Lamy, Belfond, août 2020, 256 pages