Calamity Gwenn, héroïne sans calamités

Calamity Gwenn Francois Beaune

François Beaune a l’art de manier le portrait. Calamity Gwenn est peut-être encore plus que ça. Pour la première fois, l’écrivain s’attaque à une héroïne ; et il semble évident que celle-ci en possède tous les atouts. Inspirée par une véritable fille de Marseille, Calamity Gwenn est en fiction une fille de Pigalle. Pigalle passion, Pigalle désir, Pigalle dans tout ce qu’il a de plus sensationnel. L’héroïne – répétons-le – jongle avec le désir des hommes, avec sa place dans le monde, mais peut-être surtout avec ce qu’elle incarne dans la société, bien au-delà du sex-shop où elle travaille. Si Isabelle Huppert parsème le récit de sa présence, la féministe Calamity Gwenn rend le lecteur figurant d’une intimité, d’un intérieur qui se raconte moins qu’il ne raconte ce qui l’entoure.

Ce livre se forme comme un journal, et s’intègre à merveille dans l’Entresort. Projet littéraire de l’auteur, l’Entresort se veut rendre compte du monde tel qu’il est, comme le livre parfait, et effectivement, il faut peut-être bien une oeuvre entière pour le faire. Avec la pointe d’empathie que possèdent les écrivains, Calamity Gwenn est le donc portrait d’une femme, d’un quartier, d’une société, d’un état d’esprit, de valeurs particulières et pourtant si partagées. On aurait presque envie d’appeler ça un documentaire, mais appelons ça plutôt une fiction, et au fond, c’est peut-être aussi bien. 

Calamity Gwenn, François Beaune, Albin Michel, août 2020, 352 pages

Pierre Ducrozet, le grand vertige du monde

Pierre Ducrozet Le Grand Vertige

Dans un passé pas si lointain, Pierre Ducrozet nous plonge dans un roman où le défi climatique ronge le récit de bout en bout. Mais si Le grand vertige pourrait être vendu comme une ecofiction, il n’en reste pas moins qu’on sent bien que c’est le réel qui passionne son auteur. Mais alors, comment concilier les grandes réflexions qui agitent notre planète, et le capital romanesque d’un tel projet ? En se posant les bonnes questions, celles que se posent les personnages – nouveaux explorateurs littéraires – Adam Thobias en première ligne, dont le projet Télémaque est la preuve que l’on n’a qu’une seule planète, et que la revendication est l’affaire de tous. Sans faire un état des lieux de notre monde, la voix de l’auteur se demande finalement de quelle manière ce même monde peut être habité ; si les failles qui le composent peuvent se lier à son mouvement incessant. Et il apparaît qu’à grands coups de manoeuvres géopolitiques et de parcours intérieurs, tout semble prendre relief. En tous cas derrière une plume.

Si, dans ce roman, certains se battent, d’autres aspirent à le faire, et on comprend très rapidement que l’écologie peut aussi devenir cet enjeu personnel, destructeur et carnassier. C’est dans cette perspective que Le grand vertige est un livre aussi politique que social, n’excluant aucune autre vision du monde, aussi intime ou amoureuse soit-elle. Et au fond, c’est peut-être ça, la franche littérature. 

Le grand vertige, Pierre Ducrozet, Actes Sud, août 2020, 368 pages 

« Chienne », Marie-Pier Lafontaine

Chienne Marie Pier Lafontaine

De l’autofiction à la fureur de raconter, il n’y a qu’un pas. Comme un souffle, Chienne anéantit tous les silences, toutes les idées, et donne toute sa saveur à la position de lecteur. La québécoise Marie-Pier Lafontaine – qui avait déjà publié ce livre Outre-atlantique il y a une année – prend les mots pour mettre en relief un malaise diffus, qui, encore, toujours, donne sa saveur au métier de lecteur. D’une façon fragmentée, on assiste à la violence d’ « un » père (rarement appelé « mon père ») sur sa fille, entre agressions, humiliations, insultes, inceste. Des scènes souvent âpres, qui se montrent comme elles sont :

Si papa di jappe. Je jappe. Si papa dit rapporte. Je rapporte. Si papa dit lèche ta patte. Je lèche ma patte. Si papa dit sens les fesses de ta soeur. Je sens les fesses de ma soeur. Si papa dit roule sur le dos, sale chienne. Je roule sur le dos et sale chienne, je deviens. (…) Papa dit aussi les animaux, faut les attacher avec une chaîne. Si je refuse les rouli-roulades, les biscuits en forme d’os, les donne la papatte, il sort la laisse.

Une soeur elle aussi maltraitée, une mère muette, complice, victime, et des souvenirs d’enfance pour envelopper tout ceci. Car s’il y a bien un outil qui permet à l’autrice de s’emparer de ce cri littéraire, ça n’est pas le lien avec la famille, ça n’est pas le sadisme psychique, ça n’est pas la rudesse de l’écriture, c’est bien la mémoire et le temps de celle-ci. Si on ne sait plus comment en saisir les contours – est-ce de la littérature de combat ? – Chienne est tout, sauf un témoignage. Il est bien un objet littéraire que l’on prend comme il est. Avec ses failles, ses richesses et ses espaces clés, pour nous montrer qu’entre la féminité et la résilience, la violence s’installe partout, vient de nul part et de tout le monde à la fois. Et qu’en parler n’est pas une mauvaise chose. Jamais.

Chienne, Marie-Pier Lafontaine, Le Nouvel Attila, (4) septembre 2020, 128 pages