Autoportrait en chevreuil, le totem de Victor Pouchet

On a coutume d’affirmer que le deuxième roman est, pour un(e) auteur(e), un cap, pour ne pas dire un risque. Il faut bien dire que le risque, Victor Pouchet l’avait pris dès le premier roman, en se demandant sans ponctuation Pourquoi les oiseaux meurent. Alors pensez-vous, en dressant un Autoportrait en chevreuil, le « cap » ne peut être que plus hospitalier. Animal totémique du livre, ce cervidé est en réalité moins un symbole qu’une manière d’approcher l’histoire – celle du poids de l’enfance, de l’amour malgré les tourments.

Avril est amoureuse d’Élias, mais ne le comprend pas toujours, et, disons-le tout net, le père a quelque chose à voir là-dedans. Autoportrait en chevreuil est une belle manière de nous montrer qu’on se prépare toute sa vie à être adulte dans le monde que l’on a connu enfant, sans savoir que le monde change, lui aussi. Élias va ainsi retourner en enfance, pas seulement en qualité de fils, mais en qualité de personnage romanesque, et sa délicatesse de l’entre-deux. De l’humour et la mélancolie, il n’en fallait pas plus pour faire de ce petit conte familial une histoire consistante et parfois acide, comme après un bon repas avec l’être aimé(e), qu’on aurait aimé voir durer. 

Autoportrait en chevreuil, Victor Pouchet, Finitude, août 2020, 176 pages

Jean-Philippe Toussaint, l’émotionnel

Il est difficile de ne pas lire « du Toussaint » sans se sentir séduit(e). Séduit(e) par son audace, sa candeur et sa simplicité d’être brillant. Il est difficile, oui, d’expliquer pourquoi lire du Toussaint est important. Peut-être parce qu’il est de ceux dont l’oeuvre se construit sans tout renverser, dans un fracas discret qui ne se trouve qu’à l’intérieur de chacun d’entre nous. Peut-être, oui, que c’est parce qu’il est un grand auteur sans demander plus. Les Émotions contribue à rendre cette sensation palpable, et s’impose comme le deuxième livre de son nouveau cycle littéraire – le Cycle Detrez » (du nom de son personnage). Tout ceci après son fameux cycle de Marie, M.M.M.M., qui comprenait quatre livres, naturellement. Dans Les Émotions, donc, il est question d’un séminaire à la Commission européenne, de la mort du père – entamée dans La Clé USB – de sexe, d’amour, et de passages renversants de subtilité sur les brûlures de l’existence. On peut, on est tenté(e) d’avoir les larmes aux yeux en lisants certains passages. On peut, on est tenté(e), de rire à d’autres moments. Et on est bien souvent impressionné(e) par la qualité des scènes dont on se dit qu’elles ne dévissent rien, et qui, pourtant, restent en tête quelques jours, pourquoi pas plus. La scène de la baignoire en fait partie, et résumé à elle seule le livre entier : chaude et simple à la fois. 

Les Émotions, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, septembre 2020, 240 pages