Mathias Enard, le terroir de la démesure

Un récit baroque et ouvert à la démesure. Mathias Enard dresse ici le portrait d’un terroir gourmand, familial, langagier, et fondamentalement poreux. David Mazon est étudiant en anthropologie. Citadin ancré, il dédie sa thèse à un petit village des Deux-Sèvres, où, oui, tout se joue. Rabelaisien invétéré, Enard garde en creux l’hommage à la terre, et place le citadin dans cette position d’observateur actif, non, participant. On y croise des personnages révélés au fil des interventions, déchirés dans leurs intériorités, et conscients qu’aujourd’hui, l’agriculture contre l’environnement est un thème sur lequel faire lumière. Le marais poitevin est une terre de fiction, un territoire de complexité, et, ici, le sujet du baroque. Car si le récit n’est pas clos, il est pourtant démesuré, jusqu’à se demander si la caricature se cache dans les jointures. La réponse est non, et même si l’exotique est à nos portes, les portes, elles, ont bien des choses à raconter.

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, Mathias Enard, Actes Sud, octobre 2020, 432 pages

Les yeux et le ciel de Rachid Benzine

Yeux Ciel Rachid Benzine

En arabe, Nour est la « lumière ». Aucun autre prénom n’aurait pu mieux coller à ce personnage. Une prostituée. Il en est question ici. Nour est une révolte, Nour est une puissance, Nour est la question fondamentale de la liberté. Nour est le peuple arabe en quête de sens et de dignité. Nour n’a pas de lieu, pas de repères pour le lecteur et la lectrice. Archétyper la chose, la vraie chose, l’illusion que furent les révolutions arabes, tel était l’enjeu de Rachid Benzine dans ce livre qui, originellement, se jouait sur les planches tunisiennes. Si toutes les révoltes ne mènent pas à la liberté, le corps de cette prostituée est l’incarnation de la lumière et du collectif, qui fait tout pour la toucher. Maltraitée partout par tous, Nour est la marge, et prend relief aux côtés de Slimane, homosexuel, prostitué, qui voltige autour du centre pour mieux en parler. Car si l’espoir, si la jeunesse, si la marge est aussi présente, c’est aussi pour dire quelque chose de ce qui est à côté. Pour mieux faire face au tragique d’une existence pas toujours choisie, mais toujours vécue entièrement. Et si la révolution enfle, si la rue gronde et renverse, internet s’impose comme l’outil de protection absolu, pour des identités en quête de grandeur. Dans les yeux du ciel est un roman au souffle court, à déployer partout, qui semble tout, sauf désespéré.

Rachid Benzine, Dans les yeux du ciel, Seuil, août 2020, 176 pages

L’amitié au fil de l’onde de Kéthévane Davrichewy

Un Chanteur Kethevane Davrichewy

Un chanteur, le chanteur, Alex Beaupain. Raconté par une amie. L’amie romancière, qui ne fait pas un livre de présentation, encore moins une biographie, mais le récit d’un parcours amical. Un bref journal de bord ; celui d’une relation de vingt ans plus longue, où la construction non d’un parcours, mais d’une identité commune se trace. Les débuts d’un chanteur, le parcours d’un Christophe Honoré, d’un Diastème, l’évolution littéraire d’une autrice, autant d’éléments auxquels se raccrocher pour parler d’un tout qui nous appartient, sur fond de vie. On y voit des amis qui s’écoutent et se lisent, qui construisent une mémoire collective, commune, et profondément intime. Un chanteur est aussi le texte d’une passionnée de chanson, qui éponge les paroles de son ami, entre deux disputes, deux réconciliations, deux naissances de vocation. Une amitié que l’on penserait presque basée sur des progrès communs, mais qui ne nous dit rien d’autre que lorsqu’une douleur surgit en duo, elle peut tout rafler sur son passage. Sauf les souvenirs.

Un chanteur, Kéthévane Davrichewy, Fayard, octobre 2020, 144 pages

Le Pont de Bezons, couler avec Jean Rolin

Pont Bezons Jean Rolin

Rien de plus beau, chez Jean Rolin, que de se regarder le lire. Rien de plus beau que de se laisser sortir d’un moment, pour plonger à pieds joints dans celui qu’il nous donne. Où sont les lieux, sinon là où on va les chercher. À cette question, seule une réponse naturaliste pouvait exister. Le pont de Bezons est le point de départ d’un itinéraire littéraire et autobiographique. D’une autobiographie itinérante, en somme. Le long de la Seine, le lieu a une existence en pages, et le regard happe chaque autochtone venu vivre autour. La périurbanité, sentiment d’y appartenir sans comprendre qu’il s’effrite, se déchire et nous reste entre les doigts. Faut-il l’écrire pour être près du monde et se retrouver. Avec un dilettantisme jouissif et des arrêts sur image éclairants, Jean Rolin fait pourtant des détours, mais ne dévie jamais de la trajectoire littéraire. Et si on se méprend à penser que ce livre ne dit rien du tout, disons aussi que rien, c’est presque tout quand même.

Le Pont de Bezons, Jean Rolin, P.O.L., août 2020, 240 pages