Adrien Girault, territoire de lecture

Monde Ouvert Adrien Girault

Adhérer à une « cause » comme un dernier salut, garder un otage dans un entrepôt. Tel est le sort mené par Dale et Sven. Dale et Sven, eux, ne sont pas des simples Clov et Hamm beckettiens, encore moins des Pozzo et Lucky. Ils sont des personnages, transformés en marionnettes. Pour une « cause ».

La cause était là pour éclairer leur chemin. La cause était leur dernière certitude. Tout était trop fragile.

Et c’est bien l’enjeu de ce roman, où la fragilité côtoie une joyeuse inquiétude, et une certaine paranoïa. Il y a une perte de sens, un délire autour de ce qui décore les choses. Il s’agit moins de vivre que de comprendre. Et peu à peu, le récit passe du roman d’aventure à un thriller désossé ; l’engagement se consume, pour mieux mettre en lumière l’errance des jours plats. La perception est un thème philosophie capital, visiblement cher au coeur d’Adrien Girault, qui a choisi de l’épingler pour le détricoter. Car Monde ouvert, ça n’est pas qu’un entrepôt enneigé, que des cigarettes Stedge Bow, qu’une Xantia, qu’une ville ouvrière, qu’un chien. Non. C’est aussi une réflexion sur ce que veut dire être un lecteur, être une lectrice : se cloisonner ou faire ce que l’on veut ? Car ici, le monde est ouvert, mais il n’en reste que les contours.

Monde ouvert, Adrien Girault, Éditions de l’Ogre, septembre 2020, 160 pages

Le choeur amoureux de Chloé Delaume

Chloe Delaume Coeur Synthetique

Adélaïde est attachée à tout, sauf à ce qu’on en dit. Avec son chat Perdition, elle se retrouve lâchée dans un vide émotionnel rempli de bien d’autres choses. Sensation forte d’une découverte de nouveaux repères, où l’approche de la cinquantaine se lie à un certain humour désabusé, et à la plume d’une romancière que l’on aurait pu penser « expérimentale ». Le cœur synthétique est pourtant bien réel, foutraque et à la fois profond. Un métier d’attachée de presse contraint Adélaïde à toutes sortes de cabrioles, tandis que ses considérations sur l’amour au temps du commerce sentimental, mettent en relief certains privilèges. Les hommes. Ce sont eux qui ont la clé et le poison de cette petite comédie humaine, où le couple ne devrait être rien sauf une envie collective. Où le célibat s’apprivoise autant qu’il se courtise. À côté, le chœur amical d’Adélaïde soutient, tente, et rend compte de cette sororité musicale, qui a même donné lieu à un album, « Les Fabuleuses Mésaventures d’une héroïne contemporaine ». Et au fond, c’est peut-être ça, le cœur de cet ouvrage : livrer en pâture les diktats et les discours, pour pouvoir créer les siens, seule et ensemble. 

Le coeur synthétique (Prix Médicis), Chloé Delaume, Seuil, août 2020, 208 pages

La vie libre de Deborah Levy

Est-ce les larmes aux yeux ou le sourire aux lèvres que l’on termine Le coût de la vie ? Deborah Levy est une durassienne qui s’assume. Filant à l’anglaise après un mariage étouffé, elle retrouve une certaine liberté nouvellement croquée. Dans cette vie nouvelle, elle y croise des hommes, des silences, des morts, des interrogations, et nous, une langue franche et simple. Si simple, qu’elle nous paraît coller comme un morceau de papier humide, que l’on peine à retirer. Ce roman fait partie d’une trilogie autobiographique, et si la première personne est celle que l’on y emploie, tout un chacun y reconnaîtra une chambre à soi, rien qu’à soi. Oui, il n’y a rien à faire, le chagrin de Deborah Levy nous est cher, et sa voix fait écho à des regards que l’on croyait discrets mais qui, par bonheur, sont les mieux partagés du monde.

Le Coût de la vie (Prix Femina étranger), Deborah Levy (traduction Céline Leroy), Éditions du sous-sol, août 2020, 159 pages