Le récit de soi : Chantal Thomas

L’analyse de ses souvenirs ne permet peut-être pas d’être plus complice avec soi, mais dans une forme d’autobiographie, Chantal Thomas apprivoise sa mémoire comme un apprentissage. Placé sous le signe de la légèreté, De sable et de neige est, en réalité, un livre dont la profondeur semble lier l’intériorité au monde, le sens comme à la profondeur de soi. Comme le veut la tradition de la collection « Traits et portraits », les illustrations sont le sel de cet autoportrait en bord de mer. Un autoportrait entouré de silence. Mais Chantal Thomas est aussi une voyageuse sans filet, qui donne à ce plaisir simple de lecture des airs de récits plein d’ambition. Les pages qui glissent, lisses sous les doigts, ne montrent rien d’autre que les temps et les lieux, les livres et les souvenirs, la jeunesse et le père, la folle envie de voir le monde comme il vient.

De sable et de neige, Chantal Thomas, Mercure de France, janvier 2021, 208 pages

Andreï Makine, une histoire d’amitié

L’éblouissement, ou peut-être le charme fou. C’est ce que l’on peut penser de ce livre en le refermant. À la manière d’un poème, l’académicien Makine signe ici moins un roman sur la Sibérie des années 1960/70, qu’un traité d’amitié entre deux adolescents. Il faut planter le décor : Vardan, 13 ans, un orphelinat, le déclin de l’Empire soviétique, une bande de petites brutes, une maladie pulmonaire, le tout enrobé d’une parole sucrée et neutre à la fois – celle du narrateur. Entre l’honneur, le sens de la dignité, et les récits d’Histoire, L’ami arménien est avant tout l’ode de deux fortifications adolescentes, dont les liens permettent de déplacer des montagnes sacrées. Jamais sans nostalgie, Andreï Makine regarde en arrière et en avant, sans jamais faire un mauvais pas de côté. Pas de doute, on est heureux(ses) de le retrouver, notre ami écrivain.

L’ami arménien, Andreï Makine, Grasset, janvier 2021, 216 pages

On était des poissons, la valse de Kuperman

Nathalie Kuperman Poissons

Souvent, lorsqu’on les cherche, les beaux livres passent à côté de nous en nous regardant. Et quelquefois, ils foncent droit devant, et nous atteignent sans plus rien autour. Un quoi, onzième, douzième roman, mais qu’est-ce que c’est ? Une valse lente ? Une promesse en arrière ? On était des poissons est un bond de géant dans un huis clos qu’on aimerait infini. Un huis clos extérieur, qui place l’action dans une relation, avant même de l’imprégner d’un lieu. Et pourtant, la mer est omniprésente, elle glisse dans cette relation mère/fille, à la fois cruelle et splendidement folle. L’histoire d’un enlèvement à demi-mot ; le parcours d’une mère qui se réfugie dans tout, sauf dans ce qui lui convient. Fantasque, insultante, tendre, elle regroupe, tout, tout ce qu’il faut pour brouiller les pistes sentimentales. Au milieu de ce magma azuréen, la petite Agathe, plus adulte qu’une adulte, prenant chaque coup pour les rendre au centuple à un(e) lecteur/ice jamais averti(e). Et si le bruit des vagues les appellent, ces deux femmes aux écailles dorées n’auront eu de cesse de nager à contre-courant, jusqu’à la fin du livre.

On était des poissons, Nathalie Kuperman, Flammarion, janvier 2021, 272 pages

Se souvenir de Frédéric Perrot

L’amour, le secret et le suspense, un trio dont la grandeur ne semble pas ébranler un primo-romancier comme Fréderic Perrot. À la fois écrivain et scénariste, c’est dans Pour une heure oubliée qu’il déploie ces attributs narratifs, sans dévier de sa trajectoire. Déployant le récit entre passé, présent et futur, il écrit comme on construit une chaumière. On agrandit le mur, on revient sur les finitions, on reprend de plus belle, jusqu’à construire une maison qui tienne. Jusqu’à l’habiter, vraiment.

Tout part d’une rencontre de soirée, d’une heure de sommeil, et d’une femme aux pieds d’Émile. D’un drame. Aucun souvenir, mais tout concorde. Le procès, la prison, la responsabilité, et puis la reconstruction, des années après. Le héros (en est-il seulement un), « refait sa vie », cache les choses à sa nouvelle femme, masque vingt ans. Jusqu’à Sandra, celle qui fera tout basculer. Sandra, la journaliste, Sandra, qui raconte le monde, Sandra, dont le métier n’est autre que d’être factuelle dans ce qu’elle dit. Pas toujours dans ce qu’elle pense. Pour une heure oubliée, et pourtant, un panorama d’une vie sur vingt ans, qui met en scène un personnage complexe, oui, mais aussi très simple. Car être au mauvais endroit au mauvais moment est d’une banalité rare. Ce qui suit, un peu moins.

Pour une heure oubliée, Frédéric Perrot, Mialet-Barrault Éditeurs, janvier 2021, 304 pages