Gilles Leroy en requiem

Été 1984. Le narrateur et sa jeune amie entretiennent une amitié sans brisures, à vingt ans. Été 1984. Ce dernier apprend la mort de son indéfectible alliée, violée, assassinée. Été 1984. Il convoque sa mémoire devant le miroir. Les souvenirs lui font cortège, alors qu’il s’avance dans la vie. Gilles Leory dévoile le portrait de sa jeune amie, en même que celui d’une génération, où le réconfort se trouve dans le vertige et dans l’instabilité des absences. Les absence, c’est bien de ça dont il s’agit ici, puisqu’il s’agit moins de la pointer que de lui faire honneur. De nous montrer que l’écriture peut être douloureuse, et que retaper les souvenirs n’est pas chose aisée lorsqu’on en maîtrise les contours. Mais peut-être, oui peut-être, peut-on réussir à sauver une mémoire.

Requiem pour la jeune amie, Gilles Leroy, Mercure de France, février 2021, 224 pages

Au menu d’Émilie de Turckheim

Emilie Tuckheim Lunch Box

Il y a des boutiques que l’on croise toute une vie et qui, un beau jour, changent d’enseigne. Des boutique dont on oublie instantanément l’ancienne, pour se plonger, à corps perdu, dans la nouvelle. Lunch-Box fait partie de ces titres qui protègent la lecture de tout le reste. En s’inspirant du réel, Émilie de Turckheim nous plonge dans la ville de Zion Heights, Connecticut, et part d’un événement littérairement simple mais prometteur. Un accident. Un malheureux accident, articulé autour de Sarah. Loin de l’ambiance bourgeoise et de ses garden parties, Sarah pense comédie musicale, et révèlera tout ce qu’une lunch-box sous un van a de plus chansonnant. Ici, l’omniprésence de l’objet d’appétit ajoute du commun au tragique, et où le style a tout du vertige. Une sorte d’enchaînements de phrases, bien enrobées dans le marbre : c’est beau, c’est parfois dur, mais il y a la rondeur ; sublime rondeur qui s’imbrique avec le grinçant. Bien sûr le deuil, bien sûr la culpabilité, mais en creux : si nos vies étaient aussi changeante que le contenu de cette lunch-box ?

Lunch-Box, Émilie de Turckheim, Gallimard, janvier 2021, 256 pages

La foudre de Jérémy Bracone

Danse Avec Foudre Jeremy Bracone

Une Lorraine en faillite industrielle. Un surnom, « La petite Italie », qui se lie à la grande vague d’immigration du début du siècle. Le décor est planté. Au milieu de tout ça, une bande de copains d’enfance. Des ouvriers, pour la plupart. Et, si l’on s’approche encore un peu : Figuette. Comme ses camarades, il voit l’usine dans laquelle il travaille menacer de fermer ses portes. La crainte, de la délocalisation. Alors lui, lui et sa bande, vont élaborer un plan pour s’en sortir. Mais lorsqu’on zoome encore un peu, Figuette n’est pas tenu pas la simple solidarité ouvrière. Sa femme est partie, et l’absence rallongée construit cette lourdeur qui pèse sur lui et sa fille, Zoé. Danse avec la foudre, c’est aussi des vacances à construire entre un père et sa fille, une fierté paternelle à conquérir sans cesse, en plus d’un monde où le groupe se savoure au fil des instants de vie. Un premier roman orageux sous les éclairs.

Danse avec la foudre, Jérémy Bracone, L’Iconoclaste, janvier 2021, 288 pages

La belle occasion d’Alexandra Matine

Les liens familiaux ne seraient-ils pas plus fragiles qu’on pourrait le penser ? Si, pour certains, ils le sont, pour d’autres, ce sont avant tout l’image qu’on en a qui les rendent si friables. Pour un premier roman, Alexandra Matine brosse le portrait d’un clan réuni autour d’Esther, dont les jours semblent comptés. Se réunir, oui, mais pour quoi ? Autour de la table, le repas prend des airs de travelling latéral, où chaque personnage a quelque chose à développer, à dire de soi. Le tout s’enveloppe de bisbilles et de malentendus universels, mais fondamentalement intimes. Il s’agit moins de contempler l’état du groupe que de resserrer les liens – même fictifs – de cette famille à mi-chemin entre la sensibilité, les obsessions personnelles et l’incompréhension cachée d’un noyau. Noyau en perpétuelle transformation. Et si au fond, manger ensemble était une belle occasion de dire plus qu’il n’y paraît ?

Les grandes occasions, Alexandra Matine, Les Avrils, janvier 2021, 256 pages