La vie libre de Deborah Levy

Est-ce les larmes aux yeux ou le sourire aux lèvres que l’on termine Le coût de la vie ? Deborah Levy est une durassienne qui s’assume. Filant à l’anglaise après un mariage étouffé, elle retrouve une certaine liberté nouvellement croquée. Dans cette vie nouvelle, elle y croise des hommes, des silences, des morts, des interrogations, et nous, une langue franche et simple. Si simple, qu’elle nous paraît coller comme un morceau de papier humide, que l’on peine à retirer. Ce roman fait partie d’une trilogie autobiographique, et si la première personne est celle que l’on y emploie, tout un chacun y reconnaîtra une chambre à soi, rien qu’à soi. Oui, il n’y a rien à faire, le chagrin de Deborah Levy nous est cher, et sa voix fait écho à des regards que l’on croyait discrets mais qui, par bonheur, sont les mieux partagés du monde.

Le Coût de la vie (Prix Femina étranger), Deborah Levy (traduction Céline Leroy), Éditions du sous-sol, août 2020, 159 pages

Mathias Enard, le terroir de la démesure

Un récit baroque et ouvert à la démesure. Mathias Enard dresse ici le portrait d’un terroir gourmand, familial, langagier, et fondamentalement poreux. David Mazon est étudiant en anthropologie. Citadin ancré, il dédie sa thèse à un petit village des Deux-Sèvres, où, oui, tout se joue. Rabelaisien invétéré, Enard garde en creux l’hommage à la terre, et place le citadin dans cette position d’observateur actif, non, participant. On y croise des personnages révélés au fil des interventions, déchirés dans leurs intériorités, et conscients qu’aujourd’hui, l’agriculture contre l’environnement est un thème sur lequel faire lumière. Le marais poitevin est une terre de fiction, un territoire de complexité, et, ici, le sujet du baroque. Car si le récit n’est pas clos, il est pourtant démesuré, jusqu’à se demander si la caricature se cache dans les jointures. La réponse est non, et même si l’exotique est à nos portes, les portes, elles, ont bien des choses à raconter.

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, Mathias Enard, Actes Sud, octobre 2020, 432 pages

Les yeux et le ciel de Rachid Benzine

Yeux Ciel Rachid Benzine

En arabe, Nour est la « lumière ». Aucun autre prénom n’aurait pu mieux coller à ce personnage. Une prostituée. Il en est question ici. Nour est une révolte, Nour est une puissance, Nour est la question fondamentale de la liberté. Nour est le peuple arabe en quête de sens et de dignité. Nour n’a pas de lieu, pas de repères pour le lecteur et la lectrice. Archétyper la chose, la vraie chose, l’illusion que furent les révolutions arabes, tel était l’enjeu de Rachid Benzine dans ce livre qui, originellement, se jouait sur les planches tunisiennes. Si toutes les révoltes ne mènent pas à la liberté, le corps de cette prostituée est l’incarnation de la lumière et du collectif, qui fait tout pour la toucher. Maltraitée partout par tous, Nour est la marge, et prend relief aux côtés de Slimane, homosexuel, prostitué, qui voltige autour du centre pour mieux en parler. Car si l’espoir, si la jeunesse, si la marge est aussi présente, c’est aussi pour dire quelque chose de ce qui est à côté. Pour mieux faire face au tragique d’une existence pas toujours choisie, mais toujours vécue entièrement. Et si la révolution enfle, si la rue gronde et renverse, internet s’impose comme l’outil de protection absolu, pour des identités en quête de grandeur. Dans les yeux du ciel est un roman au souffle court, à déployer partout, qui semble tout, sauf désespéré.

Rachid Benzine, Dans les yeux du ciel, Seuil, août 2020, 176 pages

L’amitié au fil de l’onde de Kéthévane Davrichewy

Un Chanteur Kethevane Davrichewy

Un chanteur, le chanteur, Alex Beaupain. Raconté par une amie. L’amie romancière, qui ne fait pas un livre de présentation, encore moins une biographie, mais le récit d’un parcours amical. Un bref journal de bord ; celui d’une relation de vingt ans plus longue, où la construction non d’un parcours, mais d’une identité commune se trace. Les débuts d’un chanteur, le parcours d’un Christophe Honoré, d’un Diastème, l’évolution littéraire d’une autrice, autant d’éléments auxquels se raccrocher pour parler d’un tout qui nous appartient, sur fond de vie. On y voit des amis qui s’écoutent et se lisent, qui construisent une mémoire collective, commune, et profondément intime. Un chanteur est aussi le texte d’une passionnée de chanson, qui éponge les paroles de son ami, entre deux disputes, deux réconciliations, deux naissances de vocation. Une amitié que l’on penserait presque basée sur des progrès communs, mais qui ne nous dit rien d’autre que lorsqu’une douleur surgit en duo, elle peut tout rafler sur son passage. Sauf les souvenirs.

Un chanteur, Kéthévane Davrichewy, Fayard, octobre 2020, 144 pages

Le Pont de Bezons, couler avec Jean Rolin

Pont Bezons Jean Rolin

Rien de plus beau, chez Jean Rolin, que de se regarder le lire. Rien de plus beau que de se laisser sortir d’un moment, pour plonger à pieds joints dans celui qu’il nous donne. Où sont les lieux, sinon là où on va les chercher. À cette question, seule une réponse naturaliste pouvait exister. Le pont de Bezons est le point de départ d’un itinéraire littéraire et autobiographique. D’une autobiographie itinérante, en somme. Le long de la Seine, le lieu a une existence en pages, et le regard happe chaque autochtone venu vivre autour. La périurbanité, sentiment d’y appartenir sans comprendre qu’il s’effrite, se déchire et nous reste entre les doigts. Faut-il l’écrire pour être près du monde et se retrouver. Avec un dilettantisme jouissif et des arrêts sur image éclairants, Jean Rolin fait pourtant des détours, mais ne dévie jamais de la trajectoire littéraire. Et si on se méprend à penser que ce livre ne dit rien du tout, disons aussi que rien, c’est presque tout quand même.

Le Pont de Bezons, Jean Rolin, P.O.L., août 2020, 240 pages

La fièvre hors les murs de Sébastien Spitzer

Rien de mieux que la fiction pour nous rappeler une réalité; mieux, l’actualité. La fièvre se base sur une histoire vraie, mais est le schéma fondamental sur lequel la crise actuelle pourrait se baser pour exister. 1878, Memphis, une épidémie de fièvre jaune. Il n’en fallait pas plus à Sébastien Spitzer pour raconter les autres, grâce à son oeil de journaliste, aussi. Car entre l’inhumanité et les basculements intimes, ses personnages, il les sonde, il les scrute, il les étudie, au même titre que l’ambiance qu’il installe. À l’instar d’un document, ce roman est ce que l’on a coutume d’appeler une « plongée », profonde et implacable. Des sentiers personnels sur fond de torpillements internes, les personnages sont ce que l’être humain a de plus excessif dans les cas de crise, sur le bon comme sur le mal. Et le lecteur(ice) s’installe tranquillement dans cette atmosphère pleine de moiteur, pour tirer profit des cendres littéraires qui nous reste ici. 

Sébastien Spitzer, La fièvre, Albin Michel, août 2020, 320 pages

Éric L’Helgoualc’h, se reconnecter à la fiction

La Deconnexion Eric Lhelgoualch Faubourg

Un premier roman, mais qu’est-ce que c’est ? Un premier jet ? Une porte ouverte ? Un exercice de style ? Peut-être un peu de tout ça, mais pas tout à fait, ici. Il faut d’abord s’imaginer un ami d’enfance, à qui l’on propose de dresser un portrait de votre disparition. L’idée est bonne, le roman l’est encore plus. Car raconter la recherche d’un homme d’affaire parti combattre Daech en Syrie aux côtés de volontaires chrétiens, c’est faire le pari de la construction littéraire. Savoir construire une enquête, oui, mais surtout, le roman de l’enquête. Éric L’Helgoualc’h nous y plonge grâce à la télévision, élément extérieur mais parfois central d’un troquet, quel qu’il soit. Un moteur de conversations, qui va donner au narrateur l’envie de sonder le passé. Les « pourquoi » vont se transformer en « comment », pour, nécessairement, finir en « qui ». Qui était-il, cet ami d’enfance que l’on a aujourd’hui fictionné. Qu’il y ait ou non une réponse, il y a toujours le roman pour y prendre part et se déconnecter. 

Éric L’Helgoualc’h, La déconnexion, Éditions du Faubourg, août 2020, 304 pages

Raphaël Nizan, le ciel plus sombre

Sous le ciel vide Raphael Nizan

On ne connaît quasiment rien de Raphaël Nizan. Rien, sinon son écriture : des phrases longues, qui enroulent chaque association de mots pour ne laisser voir que l’essentiel d’une vie. Après l’incendie de Notre-Dame, le souvenir s’installe dans le roman. Entre Ayla et le narrateur, tout n’est pas si simple. Cet amour, à la lisière de la mythologie, s’illustre moins par ses errances que par la passion d’adolescents qui la construit. Et on le sait, ces petites passions sont bien souvent les plus profondes dans une vie. Les plus blessantes, aussi. Une passion, oui, qui se consume et qui sue au rythme des déliés stylistiques de ce court roman. Et entre l’alcool, la dope, la prostitution, et la musique – omniprésente, deux époques entrent en résonance, et laissent une question en surbrillance : qu’est-ce que c’est, une bonne vie ? Une question que chaque génération laissera sur le carreau, mais que l’on n’aura de cesse de serrer contre soi, sous le ciel vide de la vie.

Raphaël Nizan, Sous le ciel vide, Maurice Nadeau, septembre 2020, 98 pages

Fille, la langue de Camille Laurens

Fille Camille Laurens

Et si la conquête de toutes les identités ne passait que par la langue ? Non. Mais en partie. À travers Laurence Barraqué (un prénom issu d’un homme de la famille), Camille Laurence est là l’exploratrice des traditions familiales et des rites machistes. Des codes ancrés qui finissent par devenir ancrants pour quiconque les touche du doigt. Si c’est une fille, alors plus rien n’est bon, tout est mouvant et semble se substituer pour l’autre. Et cela mérite un livre. Ou une oeuvre. Au fond, Fille pose plus de réflexions qu’il ne répond à des questions, et inonde le livre d’une lente progression vers ce que la Fille a de plus puissant : se retirer pour mieux revenir, enfin. 

Camille Laurens, Fille, Gallimard, août 2020, 240 pages

Camille de Toledo, la violence de Thésée

Thesee Camille de Toledo

Laisser le texte s’effilocher, le rendre palpable, interdit, peut-être. Ici, Camille de Toledo a tout laissé de lui. La mémoire sonne comme une promenade, et si l’écrivain déploie la ponctuation comme un conteur, chacun est positionné de telle sorte qu’au fond, Thésée, sa vie nouvelle n’est ni un livre d’images, ni une « tentative » de littérature. Il est l’acmé d’un style et le résultat d’une ambition caressant l’intime : la mort, non, le suicide d’un frère, et d’un noyau familial. Un « livre des morts », dit son auteur, où la violence est partout. Car c’est bien de ça dont il est question : parcourir le monde à la recherche d’un temps perdu, d’un temps à retrouver. Et si le temps est le garant de l’identité, alors peut-être que Thésée, sa vie nouvelle, est le récit d’un fils restant, en quête de tout, et surtout de soi.  

Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle, Verdier, août 2020, 256 pages