Lise Charles, le coeur ouvert enfermé

Lise Charles Demoiselle Coeur Ouvert POL

Un roman épistolaire, mais qu’est-ce que c’est ? Des confidences ? Des secrets ? Des ambitions cachées ? Probablement plus. La Demoiselle à coeur ouvert met en relief un texte polymorphe, inspiré par le statut singulier que connut l’autrice, partagé par beaucoup mais par très peu d’entre nous : pensionnaire de la Villa Médicis. Un lieu où la création est Reine, qui fait pivot dans ce livre. On regarde Octave Milton s’écharper à rédiger la biographie d’un homme sans intérêt, rencontrer Marianne et sa fille Louise, échanger avec son éditrice, se promener avec un pensionnaire restaurateur de tableaux, et finalement, incarner l’inspiration telle qu’elle est : un peu plus creuse chaque jour, si on n’y prête pas attention.

Si la construction du livre se joue des formes textuelles, si l’on retrouve des mails ou des articles universitaire, il va sans dire que le désir des personnages coule au milieu. On y voit apparaître des vivants et puis des morts, des moments de vie comme des innocences mortifères. Le vrai, le faux, les jeux de miroirs narratifs, La Demoiselle à coeur ouvert est pourtant une invitation à créer, à faire littérature, et à garder pour soi les choses qui devraient l’être. Aussi, Lise Charles a compris que la manipulation et l’enfance forment un mélange fêlé, et c’est à se demander si, vraiment, Sartre n’avait pas raison : l’enfer, c’est les autres.

La Demoiselle à coeur ouvert, Lise Charles, P.O.L, août 2020, 352 pages

« Histoires de la nuit », la main enchantée de Laurent Mauvignier

Histoires de la Nuit Laurent Mauvignier

Difficile de parler d’un livre que l’on aimerait appeler chef-d’oeuvre. Difficile, mais si Laurent Mauvignier a pu écrire un tel ouvrage, on peut, à notre tour, essayer d’en parler de la plus belle des manières. Histoires de la nuit est un petit pavé qu’on aimerait infini, qui ne se contente pas de tourner sur soi pour arriver à la fin. Non. C’est bien plus que ça, puisque ce petit pavé, ce tout petit pavé, élargi le monde autour de lui, à commencer par nous.

Ce livre est davantage l’histoire d’un hameau, d’un trio de maisons (dont une est vide), moins que d’une affaire de lettres anonymes, envoyées à bout de bras à Catherine, artiste de son état. Un trio – qu’elle forme avec un couple mais aussi une petite fille – qui, dans un huis-clos soufflant, parle de son intimité, revisite son passé, et s’habille de trois hommes étranges qui mènent la séquestration comme on lit ce roman : haletant(e). Difficile, oui, de parler d’Histoires de la nuit sans parler de malaise, de rebondissements et de virtuosité. Tout, les relations, les classes sociales, le sentiments de vengeance, tout, est étudié à la lettre, est raconté comme on respire. Car tout, tout se superpose, et entre en résonance. Les phrases de Laurent Mauvignier sont des vagues, qui contournent tout, sauf le sujet qu’elles invoquent. Roman noir, thriller, livre magistral, oui, définitivement, tout va et rien ne s’accorde à Histoires de la nuit lorsqu’il s’agit d’en parler. Une chose est sûre : il faut en parler, partout, longtemps.

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier, Minuit, septembre 2020, 640 pages

« Yoga », la grande respiration d’Emmanuel Carrère

Yoga Emmanuel Carrere POL

Lors d’une rentrée littéraire, il y a des auteurs plus attendus que d’autres. Emmanuel Carrère fait désormais partie de ce club très privé. Mais lors d’une rentrée littéraire, il y a aussi des livres plus forts que d’autres. Combiner les deux semble relever du miracle, ou, en tous cas, du fait rare. Par chance (ou peut-être pas), c’est ce qui semble se passer avec Yoga. Dans ce livre, à mi-chemin entre l’autobiographie et le manuel pour être au monde, Emmanuel Carrère brosse un portrait du yoga comme celui d’une discipline importante, mais aussi éclairante sur bon nombre de points. Car c’est bien ça l’atout majeur de ce livre : il parle de tout, avec une fluidité et une unicité qui confine au particulier. En réalité, rares sont les livres qui nous happent, qui saisissent notre attention, la conservent, la secouent un peu parfois, et la relâchent dans la nature après presque 400 pages. Dans Yoga, il est naturellement question de yoga, mais très vite, les troubles dépressifs de l’auteur prennent le pas, les anecdotes qui n’en sont pas deviennent des sujets. Tout ceci est mené avec une honnêteté dans la plume qui rend chaque fait vérace et limpide à nos yeux. Emmanuel Carrère y déploie un portrait de lui pas toujours positif, ou devrait-on dire, plutôt négatif, mais terriblement attachant ; comme un personnage de roman. Yoga est un livre où le « je » est partout, mais où il est impossible de se dire « quel narcissisme », sans comprendre pourquoi car au fond, tous les ingrédients du livre autocentré pourraient être réunis. Mais si la sauce prend, si Yoga est évidemment tout sauf ça, c’est probablement grâce à l’ingrédient magique, dont seul Carrère a ici le secret : le talent et, finalement, la fureur de vivre.

Yoga, Emmanuel Carrère, P.O.L, août 2020, 400 pages

« Ida n’existe pas », Adeline Fleury à fleur de mer

Adeline Fleury Ida N'Existe Pas

En 2013, un pêcheur de Berck-sur-mer découvre le cadavre d’une enfant de 15 mois abandonné par sa mère sur la plage, alors que la marée montait. C’est à partir cette histoire sordide et non moins énigmatique qu’Adeline Fleury dresse le portrait d’une mère en pleine crise identitaire. Mais plus qu’un portrait, plus qu’un roman de soi, Ida n’existe pas tire le fil d’une charge de réflexions, entre haine, amour, et désarroi pour l’enfant que l’on a soi-même mis au monde. En partant de la vie de cette mère métisse, marquée par les traditions congolaises et les rites internes, l’autrice pose la question la plus universelle qui soit, à laquelle personne n’aura jamais de réponse : à quoi bon vivre ? À quoi bon vivre, notamment lorsqu’on est une femme. À quoi bon avoir mis au monde Ida, qu’elle aime autant qu’elle déteste. Cette femme maltraitée, qui a connu l’avortement, la fausse couche, est enfin parvenue à devenir une mère, mais est-ce que l’accouchement fait véritablement de nous une mère ? Écrasée par les traditions familiales, cernées par un rapport au corps complexe et sans commisérations, exclue par une partie de sa propre famille, cette mère se définit moins par sa fille que par sa solitude. Et si on ne saura jamais la raison pour laquelle Ida n’existe pas, ce court roman, rêche et sensuel, a le sens des réalités chevillé au corps, et nous enferme le temps d’une inspiration dans un dédale de questions qu’il est toujours bon de se poser, une fois dans sa vie.

Ida n’existe pas, Adeline Fleury, François Bourin Éditions, août 2020, 160 pages