Mathias Enard, le terroir de la démesure

Un récit baroque et ouvert à la démesure. Mathias Enard dresse ici le portrait d’un terroir gourmand, familial, langagier, et fondamentalement poreux. David Mazon est étudiant en anthropologie. Citadin ancré, il dédie sa thèse à un petit village des Deux-Sèvres, où, oui, tout se joue. Rabelaisien invétéré, Enard garde en creux l’hommage à la terre, et place le citadin dans cette position d’observateur actif, non, participant. On y croise des personnages révélés au fil des interventions, déchirés dans leurs intériorités, et conscients qu’aujourd’hui, l’agriculture contre l’environnement est un thème sur lequel faire lumière. Le marais poitevin est une terre de fiction, un territoire de complexité, et, ici, le sujet du baroque. Car si le récit n’est pas clos, il est pourtant démesuré, jusqu’à se demander si la caricature se cache dans les jointures. La réponse est non, et même si l’exotique est à nos portes, les portes, elles, ont bien des choses à raconter.

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, Mathias Enard, Actes Sud, octobre 2020, 432 pages

Pierre Ducrozet, le grand vertige du monde

Pierre Ducrozet Le Grand Vertige

Dans un passé pas si lointain, Pierre Ducrozet nous plonge dans un roman où le défi climatique ronge le récit de bout en bout. Mais si Le grand vertige pourrait être vendu comme une ecofiction, il n’en reste pas moins qu’on sent bien que c’est le réel qui passionne son auteur. Mais alors, comment concilier les grandes réflexions qui agitent notre planète, et le capital romanesque d’un tel projet ? En se posant les bonnes questions, celles que se posent les personnages – nouveaux explorateurs littéraires – Adam Thobias en première ligne, dont le projet Télémaque est la preuve que l’on n’a qu’une seule planète, et que la revendication est l’affaire de tous. Sans faire un état des lieux de notre monde, la voix de l’auteur se demande finalement de quelle manière ce même monde peut être habité ; si les failles qui le composent peuvent se lier à son mouvement incessant. Et il apparaît qu’à grands coups de manoeuvres géopolitiques et de parcours intérieurs, tout semble prendre relief. En tous cas derrière une plume.

Si, dans ce roman, certains se battent, d’autres aspirent à le faire, et on comprend très rapidement que l’écologie peut aussi devenir cet enjeu personnel, destructeur et carnassier. C’est dans cette perspective que Le grand vertige est un livre aussi politique que social, n’excluant aucune autre vision du monde, aussi intime ou amoureuse soit-elle. Et au fond, c’est peut-être ça, la franche littérature. 

Le grand vertige, Pierre Ducrozet, Actes Sud, août 2020, 368 pages